Alors que je m’apprête à écrire quelques mots sur ce crime antisémite qui causa la mort de Lucie-Sarah Halimi, me revient un souvenir, apparemment sans rapport et disproportionné. Au début des années 2000, j’enseignais dans une école juive parisienne. Au milieu de l’année arriva dans ma classe de quatrième un nouveau, Jérémie Cohen. Quand, à la réunion des parents, j’interrogeai son père, celui-ci m’expliqua que son fils, dans le collège de banlieue qu’il fréquentait, était persécuté par tous les élèves de sa classe. Persécuté, j’y insiste, le mot m’avait frappé, m’avait fait frémir. C’était un bon élève, et il s’appelait Cohen. Deux titres intolérables
pour ceux qui, jour après jour, le couvraient d’injures, voire de coups. Le père alla trouver la directrice de l’établissement, qui lui dit qu’elle était désarmée, qu’elle en était la première désolée et qu’il devait se résoudre à inscrire Jérémie dans une école juive. Voilà une anecdote qui ne mérite sans doute pas qu’on la mentionne dans un livre. Un élève juif persécuté dans son collège (public). Une femme juive «exterminée en tant que femme juive» (Wolkowicz). Persécuté. Exterminée. C’est ma propre terreur, alors, qui m’envahit, qui continue de m’envahir.
Jérémie Cohen persécuté.
Sarah Halimi exterminée.