Un antisémitisme qui n’émeut plus

Édith Ochs

Édith Ochs est journaliste, traductrice littéraire et co-auteur, notamment, de Les Falashas aux éditions Payot et Manya en 1992, de Les fils de la sagesse, les ismaéliens et l’Aga Khan aux éditions J.-C. Lattès en 1998 et, en 2013, du Dictionnaire universel des créatrices aux éditions Des Femmes et du Dictionnaire du Judaïsme français depuis 1944 aux éditions du Bord de l’eau.

Une réalité nouvelle s’impose : l’antisémitisme n’émeut plus. Il tue, mais il n’émeut plus, et certainement pas la gauche antiraciste, dite humaniste, au mépris de ses combats traditionnels. Les exemples sont innombrables, un seul suffira. La réputation de Jeremy Corbyn, écarté du parti travailliste anglais pour antisémitisme en 2020, n’a pas empêché la gauche française de l’inviter dans la campagne législative et, par-dessus le marché, la présence du personnage n’a pas fait fuir ses électeurs.


Une élection présidentielle imperturbable


Sarah Halimi n’a pas fait exception. Son martyre n’a pas soulevé les foules. Malgré la brutalité sanguinaire de son bourreau, il n’y a pas eu de grande vague d’indignation. Aucune explosion, à part les larmes. La mort de Sarah Halimi n’a pas perturbé l’élection présidentielle. Sarah Halimi n’est véritablement sortie de cet angle mort qu’en mars 2021, une fois rendue la décision de la Cour de cassation qui enterrait définitivement l’affaire. Face à ce qui fut ressenti comme un déni de justice, on perçut un frémissement.

Aucune explosion, à part les larmes.


L’inaction de la police, passe encore. Mais l’incapacité du juridique à sanctionner un tel acte a surpris. Le ministre, Maître Dupont-Moretti, s’empressa de dire que cette décision ultime était attendue puisque, fort heureusement, « en France, on ne juge pas les fous ». Personne n’avait encore assimilé un fumeur de pétards à un fou, mais, en l’occurrence, le garde des Sceaux faisait autorité.
L’émotion doit être puissante. De l’émotion, il y en eut alors dans la presse, à l’Assemblée nationale et sur l’esplanade des Droits de l’homme, où se rassemblèrent environ vingt-cinq mille participants. Autant dire qu’on avait fait le plein. Il en aurait fallu dix fois plus.


Antisémitisme et antisionisme : des mots vidés de leur sens


À l’heure où l’empathie est devenue un maître mot, un fourre-tout, où Greta Thunberg enchante les foules, le supplice de Sarah Halimi a fait échec et mat.
Indignez-vous !, lançait Stéphane Hessel en 2011 en agitant les braises du conflit proche-oriental. Pouvoir d’achat !, vociféraient les élus populistes avant de présenter une déclaration sur un prétendu apartheid en Israël. À force d’instrumentaliser antisémitisme et antisionisme, le discours politique a vidé les mots de leur sens. La haine des Juifs n’émeut plus.
Pis encore, ceux qui s’en émeuvent ennuient.

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