Sarah Halimi Femme juive assassinée à Paris en 2017
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Soudain, la barbarie

Philippe Banquet

Philippe Banquet est écrivain. Il a publié Devenir feldenkrais. Du shtetl à la méthode en 2021 chez David Reinharc Éditions.

De mon temps, dans mon pays ? Comment croire au massacre d’une femme, au seul motif d’un délire antisémite ? Comme en pleine terreur nazie, à Berlin en 1933. D’abord le calvaire de Sarah, pas juste un symbole, mais un être de chair et de sang, arrachée à sa vie par l’irruption de la barbarie.

Sarah, arrachée à sa vie par l’irruption de la barbarie.

La suite déploie la terreur froide et impersonnelle du monde selon Orwell : après le déchaînement de haine, l’enchaînement des faits en vue de leur effacement. À nouveau, l’incrédulité me saisit. Dans notre démocratie protégée par la Constitution, la séparation des pouvoirs et la presse libre ?
Se met en place une sorte de procès stalinien inversé où l’accusé doit être déclaré innocent. La police laisse faire, n’intervenant que lorsque le massacre est terminé, la presse n’évoque qu’un incident, « une vieille femme défenestrée », la justice appelle jusqu’à trois psychiatres qui se désavouent pour conclure sans conclure, et la victime, recouverte de toutes ces couches de négligence et d’inhumanité, disparaît.
Guidée par un Credo, conscient ou non, chaque entité suit sa boussole orientée vers le même Nord : pas de scandale, pas d’amalgame, ne nourrissons pas le monstre, même s’il faut pour affamer cette commode chimère sacrifier la vérité et une innocente – le mal est fait, enfouissons la victime et plaquons sur sa tombe le couvercle de la folie, étouffoir sans appel.

Pas de scandale, pas d’amalgame, ne nourrissons pas le monstre.

Je refuse d’envisager une quelconque coordination entre ces manquements. J’ai plutôt l’impression que personne n’ose affronter le réel, préférant noyer dans la phraséologie un implacable événement : en 2017, à Paris, un islamiste a torturé et jeté d’une fenêtre une paisible retraitée parce qu’elle était juive. La police ne l’a pas protégée, la justice lui a dénié le droit à un procès, et personne n’est coupable, pas même l’assassin. Personne ou chacun d’entre nous ?

Personne n’ose affronter le réel, préférant noyer dans la phraséologie un implacable événement.

Que faire ? Pleurer une femme assassinée et un pays qui ne veut plus ni se ressembler ni se rassembler ? Ou refuser la fatalité et agir ?

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