S’argumenter contre la réalité

Paul Zawadzki

Paul Zawadzki enseigne la philosophie politique et les sciences sociales au département de science politiques de Paris I, et il est membre du GSRL/EPHE. Voir : https://www.gsrl-cnrs.fr/zawadzki-paul

« Il n’y a plus que les dangers de la société entière qui troublent le sommeil tranquille du philosophe, et qui l’arrachent de son lit. On peut impunément égorger son semblable sous sa fenêtre ; il n’a qu’à mettre ses mains sur ses oreilles et s’argumenter un peu pour empêcher la nature qui se révolte en lui de l’identifier avec celui qu’on assassine. » (Jean-Jacques Rousseau)


L’anéantissement de l’intention antijuive


La question de l’antisémitisme ne porte pas seulement sur sa réalité, ses causes ou ses raisons. Elle se double souvent d’une seconde énigme : pourquoi, lorsqu’il apparaît, l’antisémitisme est-il si fréquemment, obstinément, nié ? Son histoire moderne est inséparable de celle de ses négations. Si l’expression déni du réel revient inlassablement sous les plumes pour décrire l’embarras, l’évitement ou le refus de nommer l’antisémitisme contemporain, le problème se révèle plus subtil.

L’histoire moderne de l’antisémitisme est inséparable de celle de ses négations.


Depuis que sa violence est redevenue meurtrière, personne ne nie que des actes aient été commis. Si négation il y a, elle ne porte ni sur la judéité des victimes ni sur le fait de leur mort, contrairement au négationnisme historique. Elle s’insinue de manière rhétorique dans l’anéantissement de l’intention antijuive des actes.
Que de lâchetés et de « silences déconcertants » avant que l’on ne qualifie sans louvoyer la multiplication des violences dirigées contre les Juifs à partir du début du XXIe  siècle ! Que de contorsions et de vains débats pour dire le calvaire de Ilan Halimi, kidnappé parce que juif. Que de batailles, de contournements et de circonvolutions pour requalifier enfin les tortures et le meurtre atroce de Madame Sarah Halimi en acte antisémite !


L’évaporation de la dimension antijuive dans la perception des violences


Au-delà de la question de la compassion actualisée dans la solidarité civique, on s’est beaucoup « argumenté » pour ne pas voir ce qu’on pouvait pourtant savoir : la reviviscence en acte de la haine antijuive. Cette longue surdité des premières années du siècle contraste avec la vivacité passée des réponses collectives à l’attentat de la synagogue Copernic, à la profanation du cimetière de Carpentras ou, sur un autre plan, à l’entreprise mensongère du négationnisme. Fracture dans la citoyenneté républicaine, l’histoire vécue des deux premières décennies du siècle sera probablement racontée différemment par les citoyens juifs et non-juifs, même si les attentats de 2015 (Bataclan, Charlie Hebdo, Hypercacher) ont peut-être contribué à rapprocher les conditions.

Cette longue surdité des premières années du siècle contraste avec la vivacité passée des réponses collectives.


Cette étonnante évaporation de la dimension antijuive dans la perception des violences se produit dans le langage à l’occasion de la mise en intelligibilité des faits. À ce titre, elle engage la réflexivité démocratique dans un espace public auquel contribuent intellectuels, médias, universitaires, pour ne citer qu’eux. Plusieurs courants des sciences sociales ont ainsi pour vocation d’éclairer la production de préjugés ou de stéréotypes, les logiques d’intolérance, de stigmatisation ou de persécution des minorités, etc. Pourtant, sauf rares exceptions, la recherche est restée étonnamment muette.
Tout se passe comme si l’antisémitisme contemporain, échappant aux sensibilités antiracistes pourtant si vives, restait généralement la tache aveugle sur la rétine de la sociologie, en particulier de la sociologie de la domination. Actions, mythes et croyances judéophobes n’auraient-ils aucun lien avec les dynamiques politiques et sociales d’une société ? Ne soulèvent-ils aucun problème de connaissance générale ? Ne relèvent-ils que d’une question juive abandonnée aux instances communautaires ?
Sauf rares exceptions, la recherche est restée étonnamment muette.

La nouvelle configuration antijuive laisserait-elle les sciences sociales sans voix ? C’est que les Juifs ne sont plus agressés parce qu’ils représentent l’anti-France, mais bien davantage parce qu’ils sont identifiés à la France et, plus largement, à la domination.

Les Juifs ne sont plus agressés parce qu’ils représentent l’anti-France, mais parce qu’ils sont identifiés à la France.


Ils font souvent l’objet d’un ressentiment d’exclus et d’humiliés. Pour les nationalistes des années 1930, la République était trop inclusionnaire ; pour les « Indigènes de la République » elle est trop exclusionnaire. Dans tous les cas, elle reste intrinsèquement liée aux Juifs.


Le mythe persistant et actualisé de la puissance juive


Que l’on s’y arrête un instant. Est-il mythes et croyances plus durables dans l’histoire de l’antisémitisme que ceux, paradigmatiques, qui associent les Juifs au pouvoir ? Depuis des décennies, les enquêtes d’opinion relèvent que les Juifs sont de mieux en mieux acceptés dans la société française. Ils seraient même aujourd’hui la minorité la mieux acceptée. Il reste qu’une donnée se maintient avec une remarquable persistance mesurée par de nombreux sondages : c’est le mythe de leur puissance (politique, économique, médiatique…), écho lointain de leur diabolisation médiévale.
Après une heure d’indicibles supplices, le meurtrier de Sarah Halimi l’a précipitée dans le vide en la qualifiant de sheitan (démon, en arabe). Bouffée délirante ? Dans le passage à l’acte, c’est possible. Mais quoi de plus récurrent, dans l’imaginaire judéophobe et l’histoire des massacres qui en procèdent, que cette représentation des Juifs dotés de la puissance absolue du diable, érigés en principe universel du mal ? Peut-être l’auto-victimisation du bourreau et sa récusation de la responsabilité.

Les Juifs sont dotés de la puissance absolue du diable, érigés en principe universel du mal.


Comment penser l’antisémitisme sans dissoudre la responsabilité et prendre au sérieux ces croyances, si folles nous paraissent-elles ?

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