Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde

Philippe Lefèvre

Philippe Lefèvre est le président France-Israël Nord, administrateur de la Licra de Lille et de la commission juridique nationale de la Licra.

Dans la nuit du 3 au 4 avril 2017, à Paris, une femme âgée de soixante-cinq ans a été victime d’un assassinat, dans des conditions particulièrement barbares, par son voisin. Avant de commettre ces faits, le criminel s’en était pris à d’autres voisins, à l’encontre desquels il avait commis des violences pour se rendre chez la malheureuse victime, lui faire subir des actes de torture et la précipiter par le balcon. Elle sera retrouvée morte au bas de l’immeuble. Ces faits horribles, dans leur banalité tragique, concernent une affaire tristement révélatrice de l’attitude d’une partie de la société française dont on peut sérieusement interroger les causes. La réalité est que la victime, Madame Sarah Halimi, était juive, que son meurtrier était de confession musulmane et qu’il l’a tuée parce qu’elle était juive, à en croire les discours qu’il tenait pendant qu’il la torturait, avant de l’assassiner.

Une victime juive, un tueur musulman.

Sarah Halimi a donc, si l’on s’en tenait là, été assassinée parce qu’elle était juive.
Ces simples mots devraient faire frémir d’horreur chacun d’entre nous dans un pays comme le nôtre, normalement guéri des guerres de religion. Cette histoire révèle qu’au fond, il n’en est rien.


La police et la justice en question


Pour commencer et pour des raisons tenant à des questions d’organisation, a-t-on lu, la police, pourtant présente sur les lieux, entendant les cris et hurlements de la victime, n’a rien pu faire, n’a rien fait. Peu d’informations ont été données sur l’inaction des forces de police, spectatrices d’un crime se déroulant sous, leurs yeux.

L’inaction des forces de police, spectatrices d’un crime se déroulant sous, leurs yeux.


Ensuite, les autorités judiciaires n’ont longtemps pas voulu prendre en compte le caractère antisémite du crime. Il a fallu des mois de protestation pour que, sur pression de la famille de la victime et du ministère public, le juge d’instruction accepte le caractère antisémite comme circonstance aggravante. Le juge d’instruction, fait quasiment inconnu dans l’histoire judiciaire, a refusé de rencontrer les avocats de la famille de la victime et a refusé toute reconstitution, malgré les demandes des avocats, de l’accusé comme de la partie civile, ou même du ministère public. Le même juge d’instruction a refusé de rencontrer les avocats de la famille de Madame Halimi, faisant dire à l’un d’entre eux qu’il ne connaissait même pas le visage du juge.
Un expert nommé par le magistrat, éminence reconnue, a conclu en substance au discernement de l’accusé et donc à la possibilité de le juger. Insatisfait de cette position, le juge d’instruction a désigné un deuxième collège d’experts concluant, quant à lui, à l’abolition du discernement, avec des réserves cependant. Puis un troisième collège a conclu, lui, à l’irresponsabilité. Le deuxième collège d’experts désignés, dont l’avis était d’un avis moins tranché, se plaçait ente les deux opinions du premier et du troisième.
Il n’appartient pas à l’expert de se substituer au juge qui demeure, en toute circonstance et fort heureusement, le seul à apprécier l’application de la loi. Pourtant, contre toute attente, le juge d’instruction allait délivrer un non-lieu au bénéfice de l’accusé, estimant qu’il n’avait pas, au moment de la commission des faits, son libre arbitre.

Il n’appartient pas à l’expert de se substituer au juge.

Rappelons que l’article L122-1 du Code pénal exonère de responsabilité pénale la personne atteinte au moment des faits d’un trouble ayant aboli son discernement ou le contrôle de ses actes. Le même texte, plus loin, traite de celui atteint également au moment des faits de troubles ayant seulement altéré son discernement, le déclarant en ce cas punissable. Estimant être dans la première hypothèse, le magistrat instructeur, dans la solitude de son cabinet, a tranché en retenant celle-ci, alors même que au moins un expert, le premier, était d’un avis différent. Il faut aussi dire que, le criminel ayant abusé de stupéfiants, la question se posait de savoir si la prise volontaire de produits de ce type était un facteur criminogène à la charge du responsable. La juridiction d’appel a confirmé la décision du juge d’instruction, estimant qu’il avait fait une bonne application de la loi en adoptant les conclusions des experts. On sait que les contrôles des juridictions d’instruction sont parfois sujets à critiques, et le naufrage de l’affaire de Outreau est là pour en attester.

La juridiction d’appel a confirmé la décision du juge d’instruction.


La Cour de cassation, saisie d’un pourvoi jugeant le 14 avril 2021 que les décisions des juges du fond devaient être confirmées, a rejeté le recours en considérant qu’il avait justement été démontré l’existence d’un trouble au moment des faits, ayant aboli le discernement de l’auteur.
À noter au passage, que la Cour de cassation se contredisait par rapport à un précédent arrêt du mois de février 2018 ayant rejeté le pourvoi d’un accusé, alors que les experts avaient considéré que sa consommation importante de stupéfiants était susceptible de s’analyser comme une cause d’abolition du discernement. Dans ce cas, la prise de cannabis volontaire était à la charge de l’accusé. Dans le cas de Madame Halimi, la prise de stupéfiants était à la décharge de l’accusé. Cette question de l’influence de la prise de stupéfiants est d’ailleurs le sujet à l’ordre du jour d’une éventuelle modification de la loi.
Comprenne qui pourra.


Un procès public confisqué


En réalité, personne n’a véritablement compris. Ces décisions ont provoqué, à raison, un très important mouvement de protestation, de rejet, de répulsion, de méfiance et, finalement, un sentiment d’injustice. C’est très grave car la confiance dans le système judiciaire est la pierre angulaire de la paix sociale. La communauté juive dans son ensemble a été profondément heurtée et l’a manifesté. Tous les hommes de bonne volonté en France, ceux pour qui les principes ont une grande valeur, ont été ulcérés par ces faits, non pas tant par la décision de justice en soi, mais par les circonstances qui ont entouré son avènement : des atermoiements de la police, de la justice sur le caractère antisémite du crime, du juge d’instruction qui a méconnu ses obligations d’instruire à charge et à décharge, au trouble engendré par une forme de gêne dont on peine à reconnaître la cause.

La confiance dans le système judiciaire est la pierre angulaire de la paix sociale.


Monsieur le grand rabbin de France, conscience s’il en est, à l’instar de nos grands prélats de toutes les
religions, devrait être écouté. Ces hommes parlent d’une voix très au-dessus des autres. Monsieur le
grand rabbin a écrit que si le crime est antisémite, et il l’est, alors il est nécessairement conscient. Cela paraît une évidence mais pas pour tout le monde.
La justice aurait pu s’épargner un tel travers en laissant se dérouler un procès visible et public au cours duquel les experts, sous l’œil du jury, des Français et de l’opinion internationale, auraient pu débattre beaucoup plus largement que dans le secret du cabinet d’instruction éclairé apparemment par une seule fenêtre.
Plus que d’une erreur, il s’agit d’une faute.


Une situation à haut risque


Pourquoi cette haine du Juif dans certaines parties de la population, dont une partie de musulmans intégristes auteurs des faits dont il est question ? Cette situation à haut risque représente aussi un préjudice pour la communauté musulmane, dont une grande majorité n’est pas concernée.

L’instrumentalisation de la situation en Israël depuis une quarantaine d’années est à l’origine d’un formidable mouvement encourageant l’antisémitisme. D’aucuns l’ont bien décrit. Les accusations antisionistes s’accompagnent d’une réactivation des rumeurs antijuives, selon lesquelles les Juifs constitueraient une puissance occulte, domineraient les médias, organiseraient la finance, et qu’ils seraient en quelque sorte des criminels par procuration eu égard à la situation au Proche-Orient. On fait d’eux, ainsi, les grands opposants de l’islam en ce qu’ils seraient ses ennemis absolus.

Les accusations antisionistes s’accompagnent d’une réactivation des rumeurs antijuives.


Comment comprendre qu’il n’existe plus de petits enfants juifs dans les écoles publiques de certains départements de la couronne parisienne ? Comment s’expliquer que la communauté juive ne se sente plus en sécurité en France ? Comment s’expliquer que les synagogues doivent être protégées ?
Des crimes antisémites revendiqués ont été commis récemment dans une école à Toulouse, dans un hypermarché en région parisienne, sans compter la multitude d’agressions au quotidien.
À ceux qui évoquent l’affaire Dreyfus comme un moment de fierté française, je dirai que les Juifs sont au moins aussi estimables vivants que morts, en les rappelant à la lucidité.
Il ne fait aucun doute que l’antisionisme élégant des glossateurs de salon en carton-pâte n’est autre qu’un antisémitisme qui s’ignore ou qui ne s’assume pas, et qu’il est aussi porteur de violence que celui d’hommes ou femmes de la rue transformés ou revendiqués en armes de destruction.
Nier le droit d’existence de l’État d’Israël, c’est nier l’État de droit puisque ce droit a été internationalement consacré.


Affronter en face une situation qui s’installe


Ce sentiment d’insécurité, de menace, rejaillit sur la communauté juive française qui en est la victime directe et cela se vérifie tous les jours.
C’est bien de participer à des manifestations au son de « Plus jamais ça ! », au repas annuel du CRIF et – que sais-je ? – aux manifestations tardives le lait une fois répandu. C’est mieux d’affronter la réalité, de la décrire et d’en combattre réellement les excès.

Affronter la réalité, la décrire et en combattre réellement les excès.


Madame Halimi, de ce point de vue, en est le triste symbole. Elle représente, dans son exemple, dans la façon dont elle a été assassinée, dans la manière dont son procès a été traité, comme un refus de nos autorités et de certaines de nos consciences d’affronter en face une situation qui s’installe. Tuer quelqu’un pour ce qu’il est. Le traitement réservé aux communautés juives dans l’histoire est souvent annonciateur de difficultés à venir.
En tous les cas, le refus d’accorder à Madame Halimi et à sa famille un procès public a créé une rupture de confiance, même si certains discours politiques, tardifs, ont tenté de rattraper la situation. Ce n’est pas de discours que nous avons besoin, mais d’actes clairs et lisibles.

Ce n’est pas de discours que nous avons besoin, mais d’actes clairs et lisibles.


Honneur, donc, à la communauté juive de Lille et à son président Guy Bensoussan le courageux de
permettre une expression publique sur ce sujet.
J’ai toujours pensé que les hommes les plus importants dans une société, ceux qui pensaient plus loin, plus grand, plus haut, étaient les grands écrivains, voix de leur siècle, et les grands artistes. Sensibilités extraordinaires, lecteurs de l’avenir, et visionnaires du futur. Deux, parmi ceux-là, ont écrit des mots qu’il me faut toujours conserver à l’esprit. Ainsi Albert Camus, pour lequel j’ai une sympathie particulière, peut-être pour la Méditerranée, l’Algérie et le football, a dit magnifiquement : « Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde. » Voilà un premier exercice salutaire.

Un autre en la personne de Alexandre Soljenitsyne : « L’Occident souffre d’une absence de volonté de savoir, d’une tendance très nette à toujours préférer voir ce qui plaît, à sacrifier la difficulté au confort. »
À méditer.


titre Albert Camus.

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