L’épreuve du regard : réflexions-réflection

Serge Raymond

Serge Raymond est psychologue honoraire des hôpitaux, expert près les tribunaux, psychologue hospitalier honoraire à l’hôpital psychiatrique de Ville-Évrard, ancien expert près la cour d’appel de Paris, ancien chargé de mission à la Fondation pour la Mémoire de la Déportation, ancien enseignant de psychiatrie légale au CHU de Bicêtre.

La plus grande entreprise criminelle, l’élimination des Juifs et du judaïsme de la partie de l’Europe sous occupation allemande, peut-elle n’avoir pas laissé de traces psychiques sur les populations qui en furent les victimes ? Sur ce point, peut-on promouvoir une culture du pressentiment ? Quels sont les apports du regard et du corps ?


Des transformations silencieuses


Trois points valent d’être retenus, trois registres touchant à l’imprégnation, à la propagation, aux indices de « transformations silencieuses » :

  1. Le corps, miroir de l’anticipation : « Cet homme que je croyais être un autre n’était que moi-même. » Dialogue regard-corps. Syndrome de Capgras : illusions des sosies ; syndrome de Fregoli. Deux syndromes qu’on a laissés dormir dans la case des entités nosologiques connues, alors qu’en les développant, ils pouvaient nous éclairer et devenir des indices de pressentiment
  2. Le narcissisme sacrificiel : être sûr de soi et le risque de concupiscence éradicatrice. À se prendre pour quelqu’un d’autre, cet autre perd sa place et en tire les conséquences. Que pourrait-il se passer ?
  3. La persuasion coercitive : se prendre pour soi dans une identité, n’est-ce pas devenir menaçant pour l’autre ? Cette persuasion est le prolongement naturel de l’identification à l’agresseur (syndrome de Stockholm), se transformant en un retour sur soi d’un pulsionnel à fleur de peau. Soit autodestruction souvent accompagnée de celle de l’autre.


Ce poids écrasant d’être juif


Que retenir des dires du matricule 157279 ? « Je suis un rescapé. Ma libération corporelle ne signifie pas libération de mon esprit. Simplement parce que les crabes sont toujours à l’œuvre, me pinçant, me rongeant d’une peur toujours actuelle, une peur de dire que je suis juif, me disant encore et après : “Pourvu qu’on ne le sache pas !” J’ai appris qu’on vit plus longtemps avec les morts qu’avec les vivants. Ce que je sais repérer, ce sont les signes qui disent que ça va revenir… »

Ma libération corporelle ne signifie pas libération de mon esprit.


Car ce qu’il ne parvient pas à dire, ce n’est pas tant la mort, qui est redoutée, mais ce poids écrasant d’être juif avec lequel il se promène.
Et parlant de traumatisme, il dira ses sentiments : « Le traumatisme n’est pas notre affaire. Elle est celle de ceux qui viennent après. C’est leur façon d’expliquer nos silences. Nous, libérés des camps, on parlait plus de la même chose que les libérés des territoires qui nous accueillaient. On était des libérés tous les deux.
Mais nos patrimoines avaient changé de mains. On n’était plus dans le chez nous d’hier. »

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