Sarah Halimi Femme juive assassinée à Paris en 2017
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Le meurtre lent de l’autre en soi

Kamel Daoud

Kamel Daoud est écrivain et journaliste. Il est actuellement chroniqueur au Point. Il a notamment reçu, en 2015, le prix Goncourt du premier roman pour Meursault, contre-enquête, publié en 2014 chez Actes Sud.

Qui est responsable de l’assassinat de Sarah Halimi? De si loin, d’Algérie, une femme juive assassinée en France ne constitue pas un événement. C’est un accident dissous dans les actualités, annulé par la distance, l’indifférence, ses propres malheurs érigés. L’affaire n’a pas fait la une des journaux ni suscité de polémique. D’ailleurs, le meurtre n’en était pas un, car le «Juif» est depuis longtemps mort en Algérie. Mort en soi, en chacun. Plus de traces, d’histoire, de généalogie, de chants, de goûts, de quartiers dans les villes. Et dans cet assassinat sans antécédent, le meurtre d’une seule femme ne résonne plus. C’est un vide dans le vide : le Juif est «l’absent».

Il laisse cependant un dépeuplement que la nature ne tolère pas. Alors ce vide est comblé par le délire, le complot, la haine ou la colère. Des générations de jeunes Algériens sont conditionnées à cette monstruosité qu’est la judéophobie. Une image vient à l’esprit : Abel est le siamois de Caïn, du corbeau, du troupeau et de la tombe malsaine.

Le Juif est « mort » en Algérie

Et pourtant, ce déni hurlant est aussi le lieu de la guérison. Le Juif est l’Autre en Algérie, le lieu de l’altérité niée et effacée. Et en ce lieu se posent les grandes questions : qui sommes-nous dans ce pays? Qui est l’autre en soi? Qu’en faire? Le Juif est le reste du monde refusé, ce champ de fièvres, de refus et de dénégations.

Le Juif est coupable de tout, n’a jamais existé en Algérie, c’est l’Étranger plus que tout autre étranger.

[...] Suite de la contribution dans le livre L'invisible de la rue Vaucouleurs

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