Le double assassinat de Sarah Halimi et l’antisémitisme musulman

Pierre Lurçat

Pierre Lurçat est essayiste, traducteur et fondateur de la Bibliothèque sioniste. Il a publié Les mythes fondateurs de l’antisionisme contemporain aux éditions de l’Éléphant en 2021.

Quinze ans après l’affaire Al-Dura, l’assassinat de Sarah Halimi atteste que la situation des Juifs en France, qui avait commencé à se dégrader de manière significative à l’époque de la « deuxième Intifada », a atteint un nouveau stade. Cette femme juive, défenestrée par un voisin musulman après des années de persécutions antisémites à l’encontre de sa famille, est en effet doublement victime. Non seulement elle est assassinée de manière particulièrement horrible, mais on lui refuse ensuite le statut de victime, sa mort étant reléguée, comme celle du jeune Sébastien Selam quelques années plus tôt, au rang de fait divers, ou plutôt de non-événement.

Une femme juive défenestrée par un voisin musulman après des années de persécutions antisémites.


Le procureur de la République déclare immédiatement que les mobiles du crime ne sont apparemment pas antisémites, en contradiction avec les témoignages explicites de membres de la famille de la victime, déclaration répercutée par les institutions juives officielles pour « calmer l’atmosphère ». L’attitude des institutions juives, dans le contexte préélectoral que traverse la France, s’explique par la volonté de « ne pas jeter de l’huile sur le feu » et de ne pas introduire dans la campagne électorale un élément juif qui la rendrait encore plus explosive.

Ne pas introduire dans la campagne électorale un élément juif qui la rendrait encore plus explosive.


Mais la réalité est plus profonde et plus dramatique encore : dans la nouvelle configuration médiatique créée depuis le début des années 2000, dont l’affaire Al-Dura a été le point culminant, les Juifs n’ont quasiment plus droit au statut de victimes, sauf lorsque ce statut est conforme à l’idéologie dominante. On imagine aisément quelle place l’affaire Halimi aurait pu occuper dans les médias si le criminel, au lieu d’être un musulman « radicalisé », avait été un militant d’extrême droite. On aurait alors assisté à une manifestation comme à l’époque de Carpentras, tous les partis politiques défilant de Nation à République…
Ce qui est en jeu dans cette affaire, c’est évidemment l’antisémitisme musulman, nouveau grand tabou de la société et de la politique françaises. Alors que l’antisémitisme nazi fait aujourd’hui l’objet d’un consensus grâce aux efforts de nombreux historiens et militants de la mémoire, l’antisémitisme musulman, lui, demeure un sujet tabou. Le procès intenté à Georges Bensoussan a illustré de manière éclatante l’existence de ce tabou, aussi prégnant que l’a été autrefois celui de la collaboration des gendarmes de Vichy à la déportation des Juifs de France.

Ce qui est en jeu dans cette affaire, c’est évidemment l’antisémitisme musulman, nouveau grand tabou de la société et de la politique françaises.


Après avoir construit un récit mythique du Palestinien victime par excellence et d’un Israël toujours coupable, les médias français ont progressivement exclu les Juifs du statut de victimes. Sarah Halimi, assassinée par un musulman au cœur de Paris, est une victime inexistante, comme les Juifs expulsés des pays arabes. Elle a été tuée deux fois : la première par son voisin ; la seconde lorsque ce crime a été recouvert d’une chape de silence.

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