Cela fait plus de trente ans que l’équipe du Centre Georges-Devereux organise des groupes de parole de survivants et de descendants de victimes de la Shoah. Dès la mise en place de ce dispositif clinique, nous avions constaté que des terreurs liées à la Shoah perduraient des dizaines d’années après les événements, et ce, malgré le fait que nous vivions dans un pays en paix.
Des terreurs liées à la Shoah perdurent des dizaines d’années après les événements.
Mais lorsque la vague des nouveaux attentats antisémites a commencé, lorsque des citoyens français se sont mis à tuer d’autres citoyens français au seul prétexte qu’ils étaient juifs, lorsqu’il y eut la tuerie dans l’école Ozar Hatorah de Toulouse (2012), lorsqu’il y eut le massacre de l’Hypercacher (2015), lorsque nous avons senti, à l’occasion du terrible meurtre de Sarah Halimi (2017) que l’État lui-même hésitait à mettre les mots sur les choses, nous avons été amenés à nous demander si les troubles persistants des survivants de la Shoah – les cauchemars de guerre, les reviviscences, les frayeurs, les angoisses et colères immotivées – n’étaient pas des indicateurs d’un danger à venir plutôt que les stigmates d’un passé ancien. Nous nous sommes interrogés : et si la persistance des troubles psychologiques des anciens enfants cachés et des orphelins de la Shoah nous prévenait que le mal n’avait pas disparu et que le danger était actuel ? Et si leurs angoisses parlaient non pas d’hier, mais d’aujourd’hui ? Si oui, alors, de par leurs souffrances psychiques, les survivants de la Shoah étaient des êtres précieux, des sentinelles, nos vigiles.
Et si leurs angoisses parlaient non pas d’hier, mais d’aujourd’hui ?
Au sein du groupe de parole ouvert aux survivants de la Shoah et aux générations suivantes que nous animons un dimanche par mois au Mémorial de la Shoah à Paris, les anciens enfants cachés interviennent à la manière de guides pour nous aider à comprendre et soigner les symptômes psychologiques apparus depuis les récents événements antisémites. Ils nous disent : « En 1942, nous étions trop petits pour nous battre. Aujourd’hui, nous sommes trop vieux pour courir. Mais, au moins, notre témoignage peut vous servir. »