Sarah Halimi Femme juive assassinée à Paris en 2017
photo Jean-Jacques Sarfati

Affaire Sarah Halimi : illustration cruelle de la banalité du mal, de l’exception du juste et du culte contemporain du secret ?

Jean-Jacques Sarfati

Ancien Avocat à la cour d’Appel de Paris, Jean-Jacques Sarfati est Agrégé et docteur en philosophie. Il vient de publier Pervers narcissique, Phénomène de société aux éditions Entremise.

Les Juifs ont toujours cru à la loi et à l’étude. C’est cette croyance qui les a fait adhérer aux valeurs de la République française car l’Occident reconnaissait enfin, selon eux, ce que le christianisme avait toujours refusé de reconnaître en ce qu’il avait placé – selon la lecture qu’ils en faisaient – le cœur avant la loi.  L’affaire Halimi retentit-elle si cruellement en eux parce qu’elle marque la fin de ce mariage entre le judaïsme et la loi occidentale ? Si c’est le cas, elle n’est que la suite d’un sentiment de trahison qui a déjà pris naissance au moment de la Shoah.

Hannah Arendt a très bien analysé cela dans Eichmann à Jérusalem. Dans ce grand texte de philosophie, en effet, elle constate – et cette constatation majeure est restée inaperçue par nombre d’observateurs – que c’est par tout un arsenal juridique et avec l’aide d’une batterie de juristes que la Shoah a été organisée. Cette phrase anodine révélait l’ampleur de la catastrophe pour les juifs libéraux. Ils avaient cru en l’assimilation parce qu’ils pensaient comme Lacordaire, qu’entre le fort et le faible, c’était la loi qui allait les libérer et la liberté qui les opprimait. Ils découvraient avec horreur que c’était le contraire et que la loi pouvait même les assassiner en usant de procédés ignobles et pervers.

En 1945, ils avaient déchanté et étaient traumatisés. L’affaire Sarah Halimi, fait sens et trouble en ce qu’elle révèle au grand jour, selon moi, ce trauma premier dont l’affaire Dreyfus fut la première alerte. Depuis longtemps, les juifs ne croient plus au contrat social des occidentaux. Y-ont-il jamais adhéré ? Hobbes en doutait. L’opinion publique juive découvre-t-elle ainsi, avec cette affaire odieuse, ce qu’au fond d’elle- même, elle savait déjà ? Découvre-t-elle que, pour elle ce n’est pas le contrat social qui importe mais l’Alliance ? Ce n‘est pas la justice des hommes mais une Autre justice ? Découvre-t-elle ainsi les limites de l’homme en ce qu’il est faillible ?

 Arendt – dans le texte déjà évoqué ci-dessus avait pourtant rappelé la banalité du mal. Celle-ci n’est autre, selon moi, que ce qu’Aristote avait enseigné : les gens croient qu’il est facile d’être juste et difficile d’être injuste ; ils pensent qu’il est difficile de voler la femme de son prochain, de le tuer ou de le battre. Mais il n’en est rien. C’est être juste qui est extrêmement difficile car cela suppose une profonde sagesse et une profonde connaissance des lois. En revanche, il est à la portée du premier venu d’être injuste. L’injustice est notre quotidien. Le criminel le plus odieux, l’escroc le plus sournois sont atrocement et terriblement communs. C’est la justice qui est hors du commun et la sagesse avec elle. Pourtant ce sont elles que nous méprisons quotidiennement.

La tristesse actuelle de la communauté juive face à cette triple injustice d’une femme noble et honnête défenestrée ; d’une mère de famille tuée atrocement et sans raison, d’un criminel qui n’a pas été jugé serait-elle la marque de cette prise de conscience ? Face au meurtre d’une juste et au refus de juger son assassin, comment répondre ? Tout a été bafoué, l’assassin n’était pas fou mais banal et la victime une femme d’exception et pourtant, l’assassin n a pas été condamné et le juste a été assassiné. Pourquoi ? Où trouver une réponse solide à ces questions ?

Les Ecritures nous y aident et le Livre de Job notamment. Qui plus que Job a connu l’injustice ? Il a tout perdu, lui qui avait tout. Lorsqu’il a cherché du réconfort, auprès de ses « amis », ceux-ci n’ont su que le culpabiliser. Pourquoi le Divin a-t-il laissé souffrir Job, le meilleur de ses fils  et pourquoi l’a-t-il laissé seul au moment de l’épreuve ?

Le Texte n’offre pas de réponse sur le sujet. Il nous éclaire juste sur le fait que le mal est venu du Satan qui est l’adversaire. Cet adversaire était-il en lui ? Est-il en nous ? Comment le savoir ? En tous les cas, il est celui qui divise et qui s’immisce dans les failles. Dans l’affaire Sarah Halimi, ces failles sont apparues dans les arrêts qui ont été rendus puisque c’est en se faufilant dans les déficiences du droit positif français que l’irresponsabilité de l’assassin a été reconnue.

Mais ce ne sont pas les failles juridiques qui ont mis fin à la noble vie de Sarah Halimi. Comment accepter l’injustice qui lui a été ainsi faite ? Job se lamente. Il interroge et ce n’est que parce qu’il a gardé la foi qu’il est parvenu à entendre la voix du Divin.

Cette Voix, que nous dit-Elle ici ? Je l’ignore. Nous rappelle-t-Elle tout à la fois, la banalité du mal, et la propension contemporaine de nos sociétés à s’enfermer de plus en plus dans le culte du secret ? Je ne le sais mais rien ne nous interdit de continuer à nous poser la question, en évitant le plus possible de tomber dans de telles outrances…. Ce n’est pas simple. Rares sont ceux qui y parviennent et, c’est la raison pour laquelle, il nous faut également un peu de bienveillance envers nous-mêmes, et nos semblables, sur ce sujet.

[...] Suite de la contribution dans le livre L'invisible de la rue Vaucouleurs

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